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lundi 14 novembre 2011

Les robots sociaux et l'opinion publique (Mon ami est un robot, partie III): billet tiré de mon blogue Un oeil sur les médias

          Billet tiré de mon blogue Un oeil sur les médias

(source: Ufunk)

Dans son billet du 29 mars 2011, Rise of the socialbots: They could be influencing you online, Dan Misener souligne l’influence que pourraient avoir les robots sociaux sur l’opinion publique, en particulier lors des campagnes électorales. Rien, jusqu’à maintenant, ne nous permet d’établir que des robots sociaux ont déjà été utilisés à de telles fins, bien que les possibilités techniques de le faire existent et qu’un vide légal demeure au Canada à cet effet (source: Dan Misener). Cependant, il semble pertinent d’amorcer une réflexion sur le sujet, eût égard au danger qu’un tel usage représenterait dans la sphère publique. C’est pourquoi l’influence potentielle des robots sociaux sur l’opinion publique sera mesurée à l’aune de plusieurs théories en communication.

Les leaders d’opinion

L’étude The People’s Choice (1944), de P. Lazarsfeld, B. Berelson et H. Gaudet, portant sur la campagne présidentielle de 1940, relate le fait que les médias, qui avaient appuyé le candidat républicain Wilkie, s’étaient montrés impuissants à infléchir le vote de la population, qui avait alors élu le candidat démocrate Roosevelt. La majorité des gens sondés ne considérait pas avoir été influencée par les médias dans leur vote, mais plutôt par leur entourage et leurs relations personnelles. L’efficacité de celles-ci dans la formation des opinions venait, entre autre, du fait que, contrairement aux médias, suspectés a priori de vouloir nous influencer, nous ne nous méfions pas de nos proches lorsqu’ils tentent de nous convaincre du bien-fondé de leur opinion.


Ainsi, The People’s Choice, révélait plusieurs phénomènes. Premièrement, l’action des contacts personnels est plus efficace que celle des médias. Deuxièmement, les gens tendent à se conformer aux opinions de leur groupe d’appartenance, avec lequel ils partagent valeurs, idées et aspirations. Troisièmement, ces gens ont tous, au sein de leur groupe, un leader d’opinion, un individu fortement exposé aux médias qui est en mesure d’influencer fortement l’opinion des autres membres du groupe.


Dans Personal Influence, de 1956, E. Katz et P. Lazarsfeld s’attardent plus avant dans l’étude du leader d’opinion, qu’ils définissent comme un relais entre les médias et les membres de son groupe d’appartenance, suivant un phénomène communicationnel appelé « two-step flow » ou « communication à deux étages » (source: Paul Attallah).


Ce modèle de circulation de l’information nous révèle l’importance du réseau social dans la formation des opinions. Appliqué à la sauce web 2.0, il nous permet de prendre conscience de la centralité des plateformes sociales au regard de l’élaboration de l’opinion publique.


Que ce passerait-il si des robots sociaux s’intégraient au sein de réseaux sociaux, à l’instigation d’un lobby, d’un parti ou d’une institution politique? Ne pourraient-ils pas être dotés d’encyclopédies suffisamment riches (sites web de référence sur un sujet X, citations de personnalités, listes d’arguments et de contre-arguments préétablis, en réponse aux arguments et contre-arguments adverses les plus souvent mobilisés, etc.) pour devenir des autorités cognitives sur certains sujets et, par le fait même, devenir des leaders d’opinion? Dans le contexte d’une abondance de contenus sur le web, ces robots pourraient, en tant que leaders d’opinion, jouer le rôle de filtres d’information aussi efficaces que tendancieux. Tout résiderait dans la manière dont ils relaieraient une information pertinente à partir d’une position adéquate dans un graphe social.

Mais il y a plus : le cas de @trackgirl (voir ce billet) nous prouve qu’il est possible d’établir une connexion émotionnelle entre un robot social et des usagers de plateformes sociales. @trackgirl partageait son quotidien fictif avec ses « followers »,sur Twitter, de telle sorte qu’elle renforçait ses liens avec eux. Le partage du quotidien et d’expériences personnelles favorisent l’empathie, ce qui rend plus redoutable le travail des leaders d’opinion auprès de leurs pairs et ce qui favoriserait l’influence des robots sociaux.


Les faux-nez, la propagation virale et l’effet de mode

Les robots sociaux pourraient également servir de faux-nez(en anglais : « sock puppet ») et appuyer des leaders d’opinion humains ou contribuer à sacrer leaders d’opinions des commentateurs aux idées et opinions "orientées" qui passeraient inaperçus sans leur aide. La stratégie serait alors d’optimiser les chances que ces leaders engendrent un effet de mode autour de leur point de vue, puisque, selon cet effet, signalé en 1950 par l’économiste Harvey Liebenstein, dans son article Bandwagon, Snob and Veblen Effects in the Theory of Consumer Demand, la popularité favorise la popularité (ce qui explique d'ailleurs pourquoi la fréquentation des blogues et des sites web suit la configuration de la loi de puissance).


L’effet de mode prend tout son potentiel avec les caractéristiques techniques et les outils offerts par le web social : modicité et rapidité de la circulation de l’information et structure réticulaire du web favorisant une communication de plusieurs-à-plusieurs, expliquent comment une idée peut se propager de manière virale parmi les internautes et multiplier l’effet de mode. Les robots sociaux sont parfaitement adaptés à ce mode de propagation virale de par leur inscription dans les réseaux sociaux. En diffusant de manière stratégique et systématique des idées et des contenus autour d’eux, ils accroitraient les probabilités pour que ceux-ci fassent leur chemin de manière autonome sur le web.


La spirale du silence

Dans La spirale du silence : une théorie de l’opinion publique, Elisabeth Noëlle-Neumann décrit comment la peur de l’isolement et la pression sociale contribuent à accentuer la visibilité des points de vue dominants au sein de l’opinion publique et à diminuer celle des points de vue marginaux par soucis de conformité. Les individus se sentent plus à l’aise de partager une opinion majoritaire, en raison du soutien de leur pairs qui en résulte. C’est ce que la chercheuse appelle la « spirale du silence ».


Par la force du nombre, les robots sociaux pourraient favoriser artificiellement un tel phénomène, au même titre que l'effet de mode, en faisant apparaître comme majoritaire en un lieu ciblé une position X sur un thème sujet à controverse.


Conclusion

En résumé, les robots sociaux peuvent contribuer directement ou indirectement à modeler l’opinion publique. Directement, en occupant une position centrale dans les graphes sociaux et en tant qu’autorités cognitives : soit en tant que leaders d’opinions. Indirectement, en optimisant les chances d’engendrer des effets de mode, des spirales du silence ou des propagations virales.

Quelques conseils pour ne communiquer qu'avec des êtres humains certifiés "bio" (Mon ami est un robot, partie II): billet tiré de mon blogue Un oeil sur les médias

Billet tiré de mon blogue Un oeil sur les médias

Vous pourriez en fréquenter sur les réseaux sociaux sans le savoir. Vous les connaissez comme les amis de vos amis, ils s’expriment comme des humains, mais ce ne sont pas des humains : on les appelle des robots sociaux (suite du billet précédent, intitulé Mon ami est un robot).

Comment convient-il d’agir devant la nouvelle réalité des robots sociaux? Voici trois conseils que vous pourriez suivre:

· Premier conseil : étendez vos communications lorsqu'une personne vous paraît suspecte


(source de l'image: Wiki Noticia)
On ne peut apprendre l’existence de ces robots sans penser au défunt Alan Turing, l’un des pionniers de la science informatique et l’inventeur du test de Turing: si un humain se voit incapable de différencier une communication avec un ordinateur d’une conversation avec un autre humain, alors l’ordinateur passe le test avec succès.

Dans cette logique, afin de savoir si la personne avec qui l’on communique est humaine ou artificielle, il convient, selon Tim Hwang, chercheur associé au Berkman Center for Internets and Society, d’avoir une discussion plus longue avec elle. En effet, la simulation d’une conversation humaine ne passe le test sur Twitter que parce que la plateforme repose sur de courts messages, lors de courtes interactions.
· Second conseil : n’acceptez pas n’importe qui dans vos réseaux sociaux
C’est une évidence mainte fois répétée et c’est une solution qui vous préservera également des harceleurs, des trolls et de quiconque a intérêt à accumuler des données personnelles sur nous (les fraudeurs et les entreprises, pour commencer). Cela peut inclure également les amis de vos amis.

(source: Les pieds sur terre)

Pour tester la capacité de réseautage de Facebook, j’ai constitué, en 2010, un réseau de 1500 amis en l'espace de trois semaines, sans connaître quiconque. Les premières sollicitations d’amitié ont été peu fructueuses, mais à mesure que des usagers m’acceptaient, il me devenait facile d’ajouter de nouveaux amis tirés de leur réseau social, puisque j’apparaissais désormais comme l’ami d’un ami. Après deux semaines, je ne sollicitais plus personne : ce sont les amis de mes nouveaux « amis » qui m’invitaient. Ce réseau, je l’ai construit sans mentir ni même communiquer avec qui que ce soit, parce qu’à l’exception d’une dizaine d’usagers, personne ne m’a demandé qui j’étais et d’ où nous nous connaissions. Imaginez, maintenant, la facilité avec laquelle un robot peut s’immiscer dans votre graphe social, lui qui déborde de temps libre…


· Troisième conseil : sachez à qui vous avez affaire

(source de l’image: Socialbot Central)

La meilleure solution, pour détecter une communication artificielle, reste encore de connaître les caractéristiques de son émetteur.
En effectuant une recherche sur le web pour mieux connaître le phénomène des robots sociaux, j’ai trouvé le site Socialbot Central, consacré à un robot social développé par Dario Nardi. Celui-ci n’est pas destiné à fabriquer de faux profils sur les plateformes sociales, mais peut servir de compagnon dans les jeux virtuelsou être couplé à un système robotique physique. Cependant, son intelligence repose sur des principes similaires à ceux que l’on retrouve sur Facebook et Twitter.
Le robot de Nardi peut initier des conversations dans le but d’accumuler des données qu’il pourra se remémorer et réutiliser dans des conversations futures, faire des inférences, catégoriser l’information et puiser dans une encyclopédie de connaissances communes. Ce robot fonctionne à partir de comportements ("behaviours"), c’est-à-dire de courtes séries d’instructions destinées à l’effectuation de tâches précises qui se combinent et s’actualisent lorsqu’il reçoit des données utilisables de la part de la personne avec qui il est en interaction et qui orientent son identité. Ces comportements peuvent être cachés à son interlocuteur, afin qu’il puisse saisir au cours de la conversation un« pattern » dans ses valeurs personnelles.
Il est possible de télécharger une version limitée de ce robot ici. Quelques minutes, voire quelques secondes, passées en sa compagnie vous permettront de comprendre ses limites, ses tics et ses tactiques. Mais, ce faisant, il ne faut pas oublier que :




1) cette version du logiciel est simplifiée, donc moins performante que la version intégrale;
2) le logiciel date de 2006 et que, depuis, des progrès ont été effectués dans le domaine de l’intelligence artificielle;
3) les robots sociaux du futur ne pourront que gagner en intelligence et rendre plus difficile la détection de leur artificialité;
4) vous savez que vous communiquez avec un robot, ce qui ne sera pas le cas dans le contexte des plateformes sociales, lorsque vous ne serez pas sur vos gardes;

En conclusion, j’attirerai votre attention sur le fait suivant : les robots sociaux sont programmés de telle sorte que plus vous les informez sur vous-même et plus ils vous apparaîtront humains; plus crédible sera leur simulation.

Ceci dit, il s’agit d’un phénomène encore marginal qui pourrait être enrayé par les développeurs des plateformes sociales avant que vous ne soyez entrés en communication avec eux. Néanmoins, certains des conseils précédents demeurent valables pour vous prémunir contre les êtres humains certifiés « bio »malintentionnés que vous ne gagneriez pas à connaître.

Mon ami est un robot: un billet tiré de mon blogue "Un oeil sur les médias"

 Billet tiré de mon blogue Un oeil sur les médias

(source de l’image : Global Nerdy)
Vous pourriez en fréquenter sur les réseaux sociaux sans le savoir. Vous les connaissez comme les amis de vos amis. Ils s’expriment comme des humains, mais ce ne sont pas des humains : on les appelle des robots sociaux.
Techopedia définit les robots sociaux (en anglais : « socialbots » ou « social networking bots ») comme des logiciels automatisés qui contrôlent un profil sur une plateforme sociale et qui se font passer pour des humains. L’étudiant en ingénierie informatique Greg Marra les distingue des « spambots », car là où ces derniers diffusent simultanément une multitude de messages contenant des liens à des internautes sélectionnés au hasard, les robots sociaux communiquent un message à la fois, avec des personnes dont ils partagent le même réseau social (source: Greg Marra).
Dans un billet publié le 2 novembre sur Radio-Canada.ca, le blogueur Vincent Grou décrit comment les chercheurs britanno-colombiens Yazan Boshmaf, Ildar Muslukhov, Konstantin Beznosov et Matei Ripeanu sont parvenus à insérer des robots sociaux dans le graphe social d’usagers de Facebook (l'étude intégrale est disponible ici). Pendant huit semaines, 102 robots, sur 102 profils Facebook, ont invité 8 570 usagers à devenir leurs amis. 3 055 d’entre eux ont accepté et ont ouvert la porte à un réseau de 1 085 785 personnes. Les « bots » ont ainsi recueilli 46 500 adresses électroniques, 14 500 adresses physiques d'usagers (source: Vincent Grou). En outre, ils ont accumulé de l'information sur leur sexe, leur date et lieu de naissance, leur lieu de résidence et de travail, les écoles qu'ils ont fréquentées, leur numéro de téléphone, les identifiants de comptes de messagerie instantanée et leur situation familiale. Cela a été rendu possible grâce aux failles dans la sécurité de Facebook, qui n'a détecté que 20% des faux profils grâce à la vigilance de ses membres (source: Jean Elyan et IDG NS).
Facebook n’est pas la seule plateforme sociale qui recèle des robots sociaux parmi ses membres. Tweeter également. Le blogueur de CBC News Dan Misener a consacré un billet sur le sujet le 29 mars dernier. Il y mentionne notamment le fait que des robots sociaux pourraient influencer l’opinion publique, mais nous reviendrons sur le sujet dans un billet ultérieur.
Selon Misener, les robots peuvent non seulement tweeter, mais également répondre aux tweets d’autres usagers ou se les approprier et re-tweeter les messages populaires. Pour illustrer le phénomène, il relate l’histoire de @trackgirl. @trackgirl est un robot social élaboré par Zack Coburn et Greg Marra, dans le cadre d’un projet d’architecture informatique appelé Realboy (que vous pouvez consulter ici). L’objectif était de l’intégrer dans un réseau social d’amateurs de course à pied sur Tweeter. Pour ce faire, elle s’exprimait à propos de son entraînement pour un marathon, jusqu’au jour où son projet (fictif) a été compromis par un accident au genou. Non seulement @trackgirl s’est taillée une place auprès des amateurs de course, qui sont devenus ses « followers », mais elle a également développé avec eux une connexion émotionnelle.
Communiquer avec un robot à notre insu peut être, après dévoilement de la supercherie, quelque peu perturbant pour qui s’est laissé prendre. Mais le danger ne réside pas là. Le danger réel, c’est de laisser entrer dans son graphe social ces robots sociaux, des logiciels qui sont conçus pour accumuler des données personnelles et qui pourraient potentiellement nourrir la fraude, l’usurpation d’identité et les activités des entreprises qui œuvrent dans le commerce de données personnelles (dans ce domaine, Facebook n’est pas innocent, si l’on se rapporte au billet suivant, de Frédéric Cavazza).