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lundi 14 novembre 2011

Les robots sociaux et l'opinion publique (Mon ami est un robot, partie III): billet tiré de mon blogue Un oeil sur les médias

          Billet tiré de mon blogue Un oeil sur les médias

(source: Ufunk)

Dans son billet du 29 mars 2011, Rise of the socialbots: They could be influencing you online, Dan Misener souligne l’influence que pourraient avoir les robots sociaux sur l’opinion publique, en particulier lors des campagnes électorales. Rien, jusqu’à maintenant, ne nous permet d’établir que des robots sociaux ont déjà été utilisés à de telles fins, bien que les possibilités techniques de le faire existent et qu’un vide légal demeure au Canada à cet effet (source: Dan Misener). Cependant, il semble pertinent d’amorcer une réflexion sur le sujet, eût égard au danger qu’un tel usage représenterait dans la sphère publique. C’est pourquoi l’influence potentielle des robots sociaux sur l’opinion publique sera mesurée à l’aune de plusieurs théories en communication.

Les leaders d’opinion

L’étude The People’s Choice (1944), de P. Lazarsfeld, B. Berelson et H. Gaudet, portant sur la campagne présidentielle de 1940, relate le fait que les médias, qui avaient appuyé le candidat républicain Wilkie, s’étaient montrés impuissants à infléchir le vote de la population, qui avait alors élu le candidat démocrate Roosevelt. La majorité des gens sondés ne considérait pas avoir été influencée par les médias dans leur vote, mais plutôt par leur entourage et leurs relations personnelles. L’efficacité de celles-ci dans la formation des opinions venait, entre autre, du fait que, contrairement aux médias, suspectés a priori de vouloir nous influencer, nous ne nous méfions pas de nos proches lorsqu’ils tentent de nous convaincre du bien-fondé de leur opinion.


Ainsi, The People’s Choice, révélait plusieurs phénomènes. Premièrement, l’action des contacts personnels est plus efficace que celle des médias. Deuxièmement, les gens tendent à se conformer aux opinions de leur groupe d’appartenance, avec lequel ils partagent valeurs, idées et aspirations. Troisièmement, ces gens ont tous, au sein de leur groupe, un leader d’opinion, un individu fortement exposé aux médias qui est en mesure d’influencer fortement l’opinion des autres membres du groupe.


Dans Personal Influence, de 1956, E. Katz et P. Lazarsfeld s’attardent plus avant dans l’étude du leader d’opinion, qu’ils définissent comme un relais entre les médias et les membres de son groupe d’appartenance, suivant un phénomène communicationnel appelé « two-step flow » ou « communication à deux étages » (source: Paul Attallah).


Ce modèle de circulation de l’information nous révèle l’importance du réseau social dans la formation des opinions. Appliqué à la sauce web 2.0, il nous permet de prendre conscience de la centralité des plateformes sociales au regard de l’élaboration de l’opinion publique.


Que ce passerait-il si des robots sociaux s’intégraient au sein de réseaux sociaux, à l’instigation d’un lobby, d’un parti ou d’une institution politique? Ne pourraient-ils pas être dotés d’encyclopédies suffisamment riches (sites web de référence sur un sujet X, citations de personnalités, listes d’arguments et de contre-arguments préétablis, en réponse aux arguments et contre-arguments adverses les plus souvent mobilisés, etc.) pour devenir des autorités cognitives sur certains sujets et, par le fait même, devenir des leaders d’opinion? Dans le contexte d’une abondance de contenus sur le web, ces robots pourraient, en tant que leaders d’opinion, jouer le rôle de filtres d’information aussi efficaces que tendancieux. Tout résiderait dans la manière dont ils relaieraient une information pertinente à partir d’une position adéquate dans un graphe social.

Mais il y a plus : le cas de @trackgirl (voir ce billet) nous prouve qu’il est possible d’établir une connexion émotionnelle entre un robot social et des usagers de plateformes sociales. @trackgirl partageait son quotidien fictif avec ses « followers »,sur Twitter, de telle sorte qu’elle renforçait ses liens avec eux. Le partage du quotidien et d’expériences personnelles favorisent l’empathie, ce qui rend plus redoutable le travail des leaders d’opinion auprès de leurs pairs et ce qui favoriserait l’influence des robots sociaux.


Les faux-nez, la propagation virale et l’effet de mode

Les robots sociaux pourraient également servir de faux-nez(en anglais : « sock puppet ») et appuyer des leaders d’opinion humains ou contribuer à sacrer leaders d’opinions des commentateurs aux idées et opinions "orientées" qui passeraient inaperçus sans leur aide. La stratégie serait alors d’optimiser les chances que ces leaders engendrent un effet de mode autour de leur point de vue, puisque, selon cet effet, signalé en 1950 par l’économiste Harvey Liebenstein, dans son article Bandwagon, Snob and Veblen Effects in the Theory of Consumer Demand, la popularité favorise la popularité (ce qui explique d'ailleurs pourquoi la fréquentation des blogues et des sites web suit la configuration de la loi de puissance).


L’effet de mode prend tout son potentiel avec les caractéristiques techniques et les outils offerts par le web social : modicité et rapidité de la circulation de l’information et structure réticulaire du web favorisant une communication de plusieurs-à-plusieurs, expliquent comment une idée peut se propager de manière virale parmi les internautes et multiplier l’effet de mode. Les robots sociaux sont parfaitement adaptés à ce mode de propagation virale de par leur inscription dans les réseaux sociaux. En diffusant de manière stratégique et systématique des idées et des contenus autour d’eux, ils accroitraient les probabilités pour que ceux-ci fassent leur chemin de manière autonome sur le web.


La spirale du silence

Dans La spirale du silence : une théorie de l’opinion publique, Elisabeth Noëlle-Neumann décrit comment la peur de l’isolement et la pression sociale contribuent à accentuer la visibilité des points de vue dominants au sein de l’opinion publique et à diminuer celle des points de vue marginaux par soucis de conformité. Les individus se sentent plus à l’aise de partager une opinion majoritaire, en raison du soutien de leur pairs qui en résulte. C’est ce que la chercheuse appelle la « spirale du silence ».


Par la force du nombre, les robots sociaux pourraient favoriser artificiellement un tel phénomène, au même titre que l'effet de mode, en faisant apparaître comme majoritaire en un lieu ciblé une position X sur un thème sujet à controverse.


Conclusion

En résumé, les robots sociaux peuvent contribuer directement ou indirectement à modeler l’opinion publique. Directement, en occupant une position centrale dans les graphes sociaux et en tant qu’autorités cognitives : soit en tant que leaders d’opinions. Indirectement, en optimisant les chances d’engendrer des effets de mode, des spirales du silence ou des propagations virales.

dimanche 6 novembre 2011

Ce qu'il faut savoir à propos du WEB: troisième partie

Troisième partie : Quelques perspectives pour le développement de l’Internet 
en guise de conclusion
Si l’Internet offre l’opportunité à tout citoyen, groupe de citoyens ou organisation sociale d’éditer des contenus informatifs et d’exprimer des opinions et des idées, on constate qu’à l’inverse, il peut être un excellent instrument de contrôle social. Contrairement au déterminisme technologique, ce courant de pensée qui veut que les nouvelles technologies induisent des changements sociaux, nous opposerons cette phrase de Fernand Braudel : « une innovation ne vaut jamais qu’en fonction de la poussée sociale qui la soutient et l’impose ». Ainsi, il convient d’étudier le phénomène de l’Internet en tant que série de potentialités, exploitées ou non; un phénomène qui évolue selon l’usage social qui en est fait et en suivant les objectifs propres à chaque acteur social, plutôt que comme une source de transformations sociales inévitables.
L’Internet, comme nous l’avons vu, souffre d’une gouvernance opaque et d’un manquement au niveau de la consultation publique. Des gouvernements influent sur cet environnement virtuel et le limitent d’une manière contraire aux principes fondamentaux édictés par la Déclaration universelle des droits de l'homme de 1948 que sont la protection de la vie privée (article 12) et la liberté d’expression (article 19). Des entreprises privées possèdent un pouvoir sur ce même environnement, qui devrait être remis entre les mains d’une institution internationale où serait représenté l’ensemble des acteurs de la vie sociale, soit les entreprises, les gouvernements et différents groupes issus de la société civile. Cette institution devrait être en charge de la gouvernance de l’Internet et donc, veiller sur ses aspects techniques et juridiques, de même que travailler à l’harmonisation des réglementations nationales. Son rôle serait également social, puisqu’elle veillerait à améliorer l’accès de l’Internet auprès d’une plus large population. À l’exemple de la Finlande, la Déclaration universelle des droits de l'homme devrait faire de l’accès à l’Internet un droit fondamental pour chaque citoyen et l’UNESCO devrait protéger la culture véhiculée sur l’Internet en tant qu’élément du patrimoine mondial.
Le Forum sur la gouvernance de l’Internet, qui tiendra sa cinquième réunion en septembre 2010, constitue une base intéressante pour réorganiser l’Internet, mais insuffisante, compte tenu de l’ampleur de l’enjeu. Ainsi, une centaine de pays ont été représentés et environ 2000 membres se sont réunis lors du quatrième Forum, comptant des gouvernements, des ONG, des entreprises et des experts des domaines concernés.
L’ampleur de la tâche demanderait la création d’une agence intergouvernementale distincte de l’Union internationale des télécommunications, qui ferait une large place aux mouvements sociaux dans ses consultations et qui serait amenée, à moyen terme, à relayer ou à absorber les diverses organisations qui assurent actuellement la gestion et le développement de l’Internet.
L’Internet s’est en partie construit sur les Request for comments. Il serait pertinent d’employer cette procédure pour l’ensemble des aspects qui concernent l’Internet, tant techniques que sociaux, politiques ou économiques. Ce serait l’occasion de consulter l’ensemble des usagers de l’Internet et de faire ressortir une série de points consensuels qui serviraient d’ébauche au sein des groupes de travail intégrés à l’agence intergouvernementale responsable.
La mainmise actuelle de moteurs de recherche privés appelle à la création d’outils publics de recherche de contenus reposant sur des procédures simples et standardisées, de manière à ce que les sites Web puissent être répertoriés selon leur contenu et leur pertinence et non grâce à la virtuosité technique d’un programmeur ou au budget faramineux de son propriétaire.
Le fait que les sites Web soient majoritairement hébergés par des entreprises privées cause également problème, car tout bris de contrat ou disparition d’une entreprise entraîne la perte de contenus et, à long terme, une amnésie du Web. La Bibliothèque nationale de Suède a entrepris d’archiver, dès 1996, les sites Web hébergés sur son territoire. La France a suivi son exemple à partir de 1999. Ce type d’initiative devrait être systématisé, car le Web constitue la mémoire de notre société et de notre époque.

L’internet comme instrument de contrôle social
Comme nous l’avons vu plus tôt, les régimes autoritaires peuvent filtrer les contenus de l’Internet qui seront accessibles à leur population, comme c’est le cas, notamment, en Arabie Saoudite, en Chine ou en Iran. Ils peuvent également limiter l’accès à un nombre limité de personnes, souvent des membres du gouvernement, comme c’est le cas en Corée du Nord et à Cuba. Cependant, ces atteintes à la liberté d’expression ne sont pas l’apanage des seuls régimes autoritaires. Ainsi, la législation française oblige les hébergeurs de sites à conserver les informations concernant l’identité de leurs clients et à les divulguer à la demande d’un juge. Aux États-Unis, des logiciels de filtrages doivent être installés sur les ordinateurs publics branchés sur l’Internet, afin de bloquer certains mots clés tels que le très subversif mot « sexe ». De plus, le FBI emploie, sans mandat, depuis 2000, un système de surveillance de l’Internet reposant sur des dispositifs installés sur les serveurs des FAI.
Les systèmes automatisés de traitement de l’information deviendront ainsi de plus en plus intelligents et autonomes. Dans les régimes dictatoriaux pré-numériques, la principale limite à l’efficacité de la surveillance de la population résidait dans le nombre trop important d’individus requis pour gérer le volume d’informations et faire les recoupements nécessaires pour que les informations soient signifiantes. Avec les avancées technologiques prévues du Web sémantique, du Web ubiquitaire et de l’Internet des objets, auxquelles on ajoute les progrès en matière de reconnaissance biométrique et l’ensemble des périphériques permettant la saisie de données et d’images, tels les satellites, les appareils photo et vidéo intégrés aux cellulaires, les caméras de surveillance, etc., les possibilités de contrôle social et de surveillance sont vastes et pour le moins inquiétantes. Ainsi, il deviendra techniquement possible de surveiller l’ensemble des communications médiatisées et la consommation de biens culturels suspects des individus (par le biais des réseaux de paiement par carte, par exemple), de suivre leurs déplacements en temps réel, tant par le biais des multiples objets servant de transpondeurs (GPS, cellulaires, puces de radio-identification, etc.) que par la reconnaissance faciale sur les images vidéos des caméras de surveillance. Dans les faits, les outils nécessaires à un tel contrôle existent déjà de nos jours; il ne resterait qu’à les multiplier et à les systématiser. Ceci dit, pour que de telles mesures soient prises, il faudrait que la volonté politique et les moyens financiers existent et que la société civile assiste sans réagir à la violation de ses libertés fondamentales.
Sans donner dans la paranoïa, cette projection orwellienne ne fait que rappeler l’importance, pour les citoyens, de surveiller le développement et la réglementation des technologies de communication, de manière à ce qu’ils respectent ses besoins, ses droits, ses libertés et ses aspirations.

L’Internet comme outil démocratique
L’Internet peut être également un outil au service de la démocratie. L’histoire de son développement est porteuse de leçons en matière d’organisation sociale et politique. Ainsi, les premiers usagers de l’Internet œuvraient à son développement en dehors de toute hiérarchie, en tablant sur la discussion, la collaboration et la volonté de conjuguer les efforts pour la mise en œuvre d’un projet collectif. Aujourd’hui, ces principes se retrouvent dans l’élaboration de l’encyclopédie Wikipédia. Un tel projet mise sur la multiplicité des savoirs et des points de vue, ainsi que sur les efforts et la responsabilité de chacun des participants. Le sentiment d’appartenance résultant d’un tel projet le préserve, la plupart du temps, de comportements abusifs tels que le vandalisme. Il serait pertinent de se demander si les principes, qui font le succès du Web collaboratif, ne pourraient pas être applicables à la société, sous la forme, notamment, de l’autogestion.
Si les citoyens d’un États se comptent par millions et que ce nombre a, jusqu’à maintenant, interdit le principe de la démocratie participative à l’échelle nationale, l’Internet devient un outil efficace pour la consultation populaire, en ce qui concerne l’ensemble des enjeux sociaux et politiques qui le touchent, de même qu’un espace public de débat et un réservoir d’informations pour permettre aux citoyens de faire des choix éclairés. Ceci dit, un tel scénario serait tout aussi surprenant, sinon plus, que celui d’une société du contrôle social total, car une augmentation de la participation de la population à la vie démocratique exige le développement d’une culture de la participation citoyenne et une éducation plus poussée en matière de politique, d’autant plus qu’il serait étonnant d’un gouvernement accepte de déléguer une partie de ses pouvoirs à la société civile. Ces obstacles actuels expliquent en partie les limites à une appropriation citoyenne des médias.

Ce qu'il faut savoir à propos du WEB: deuxième partie

Deuxième partie : Les enjeux de l’Internet

Deuxième partie : Les enjeux de l’Internet
Les enjeux économiques
L’Internet est non seulement un point de convergence des contenus numériques, des médias et des technologies médiatiques, mais également celui de deux modèles commerciaux. La complexité de la création des sites Web des années 1990 a favorisé l’implantation des grandes entreprises, puisqu’il fallait alors des investissements importants pour publier des contenus sur le Web et les gérer. C’était alors l’affaire de professionnels. Aujourd’hui, n’importe quelle petite entreprise peut s’afficher sur le Web avec un minimum de connaissances en informatique. Qui plus est, avec les solutions de paiement en ligne comme Paypal et les sites de commerce électronique dont fait partie Ebay, il est possible de faire des affaires à l’étranger aussi facilement qu’à l’échelle locale. Ainsi, le commerce électronique, avec l’évolution du Web vers la convivialité, n’est plus l’apanage des grands joueurs du marché. Qui plus est, il n’est plus nécessaire de vendre un gros volume de produits ou de services pour rentabiliser les investissements liés à l’exploitation d’un système de vente sur le Web, ce qui favorise l’émergence de commerces spécialisés et de services personnalisés. Spécialisation et personnalisation sont également favorisées par l’ouverture d’un marché mondial aux vendeurs qui s’établissent sur le Web.
Le Web est donc le point de rencontre d’un modèle axé sur le commerce de masse, selon lequel les grosses entreprises, pour bénéficier d’économies d’échelle, produisent en grande quantité un nombre plus limité de produits, et d’un autre modèle axé sur la vente à faible volume d’un nombre varié de produits. Dans l’article What is Web 2.0Tim O’Reilly rend compte d’une nouvelle stratégie qu’emploient les entreprises du Web, qui correspondent aux caractéristiques du Web 2.0. Alors que les entreprises du Web des années 1990 ciblaient un nombre limité de gros clients, les entreprises du Web 2.0, à l’aide de systèmes automatisés de gestion des commandes et des services, limitant les frais de main d’œuvre onéreux, parviennent à rejoindre ce que l’on appelle les clients de la longue traîne, c’est-à-dire des clients disséminés sur le Web, plus difficiles à rejoindre et ayant le plus souvent des besoins spécifiques. O’Reilly oppose la compagnie DoubleClick à Google Adsense, servant toutes deux d’intermédiaires entre les annonceurs et les gestionnaires de sites Web en intégrant sur les sites des bannières publicitaires. DoubleClick concentre ses efforts sur un nombre limité de sites importants, qui attirent un grand nombre de visiteurs aux besoins variés. À l’opposé, Google AdSense est implanté sur une multitude de sites peu fréquentés, le plus souvent des pages personnelles, situés sur la longue traîne. Plutôt que d’offrir un public indifférencié à des commanditaires vendant des produits concernant l’ensemble des consommateurs (publicité de masse), Google AdSense sélectionne des annonces de produits spécialisés qui sont en adéquation avec le contenu du site où elles paraissent, donc, avec les goûts des visiteurs du site.
Dans les médias traditionnels, il y a une dichotomie entre, d’une part, les médias locaux commandités par des commerçants locaux et, d’autre part, les médias nationaux financés par des entreprises nationales et transnationales. Il est en effet plus facile de gérer une campagne nationale en annonçant dans quelques gros médias nationaux qu’en annonçant dans une multitude de médias régionaux. À l’opposé, le Web permet, grâce à des services publicitaires comme Google AdSense, d’annoncer tant à l’échelle locale que nationale ou mondiale, grâce à la reconnaissance de l’adresse IP des visiteurs d’un site (c’est-à-dire l’adresse identifiant l’ordinateur ou l’interface employé pour accéder à l’Internet) et à une lecture des mots clés du site. Par exemple, une page personnelle consacrée à un auteur de science-fiction peut arborer une bannière publicitaire annonçant une librairie indépendante située dans la ville où se trouve le visiteur ou, au contraire, attirer tous les visiteurs, indifféremment de leurs goûts littéraires ou de leur localisation, sur le site d’une marque de boisson gazeuse transnationale, bue tant par les amateurs de Philip K. Dick que par Nikos Kazantzakis. Dans les deux cas, la gestion des bannières et de leur contenu est automatisée et ne demande pas plus d’effort de la part de l’annonceur. La seule différence entre la PME et l’entreprise transnationale est le budget investi, donc le nombre de visiteurs qu’ils sont en mesure d’attirer sur leur site.
Avec le phénomène de convergence technologique, l’Internet est devenu un enjeu économique majeur, puisque les médias tendent désormais, comme nous l’avons vu en début de conférence, à transmettre leurs contenus sur un même support. À ce titre, il n’est pas étonnant que des compagnies d’édition de contenus audiovisuels et des compagnies œuvrant dans le secteur de la télécommunication fusionnent, à l’instar de Time Warner et de AOL, en 2000 (séparés en 2009).
Mondialement, l’industrie des médias a généré des revenus de 123 milliards de dollars en 2008, une baisse de 7,5 % par rapport à 2007. Sur ce total, 21,7 milliards sont générés par Google qui, à l’inverse, connaît un gain de 31 % (16, 5 de dollars en 2007). Et ces chiffres sont maigres par rapport à l’industrie des télécommunications, dont 19 % du revenu annuel mondial (273,73 milliards) provient du secteur de l’Internet.
Au Canada, la publicité en ligne représente un revenu de 1,6 milliard de dollars en 2008, soit 11 % de l’assiette publicitaire totale, ce qui place l’Internet au 3e rang des médias les plus financés par la publicité. Selon Prévisions TMT Deloitte 2010, la proportion pourrait atteindre 15 % en 2011.
Les revenus additionnés des cinq sites Web les plus prospères représentent 57,67 milliards de dollars, avec Google en tête. Notons que trois de ces sites sont cités par O’Reilly comme étant représentatifs du Web 2.0. Les médias sociaux tirent plutôt bien leur épingle du jeu, compte tenu de leur création récente. Ainsi, le site MySpace, fondé en 2003 et classé au 18e rang, a généré des revenus de 800 millions de dollars en 2009. Facebook et YouTube, fondés en 2004 et 2005, ont gagné chacun 300 millions de dollars et se placent respectivement aux 24 et 25e rangs, bien qu’ils soient aux 2e et 3e rangs des sites les plus visités, derrière Google (sources:Alexa Top 500 Global Sites et Income Diary). Il y a eu un engouement pour les médias sociaux dans la sphère économique. Le magnat de la presse Rupert Murdoch a acheté MySpace pour 580 millions de dollars en 2006 et Google a acheté YouTube pour 1,775 milliard de dollars la même année. Cependant, on constate qu’en comparaison de leur popularité et du nombre de visiteurs qu’ils attirent, les médias sociaux génèrent peu de revenus. Par exemple, Facebook ne génère, en 2009, que 0,75 $ par membre inscrit. Quant au site YouTube, s’il peut se vanter de diffuser quotidiennement 100 millions de vidéos, on constate que le ratio revenu / visiteur n’est que de 0,8 cent.
À l’image de la télévision, l’Internet est le point de rencontre de trois types de financement. Le premier est l’abonnement, qui profite aux opérateurs et aux fournisseurs d’accès. Le second est le paiement à l’usage, notamment lorsqu’il s’agit d’acheter des contenus audiovisuels, de l’information ou de la bande passante supplémentaire, à quoi s’ajoute le commerce électronique de biens physiques et de services, qui, en 2008, a connu une hausse de 26 %, pour totaliser 30 milliards de dollars, puis 37,5 en 2009. Le troisième est la publicité. Les revenus générés par la publicité sont sans commune mesure avec les abonnements, qui profitent notamment au secteur des télécommunications, lequel, comme nous l’avons vu plus haut, est particulièrement lucratif. À la lumière des chiffres que nous avons évoqués, nous constatons que les médias sociaux, dont les revenus dépendent de la publicité, sont peu rentables en proportion de leur fréquentation. Cela pourrait s’expliquer par le partage de l’assiette publicitaire avec les médias traditionnels, qui reposent eux-mêmes sur ce type de financement. Par exemple, en 2006, aux États-Unis, la télévision représente 33 % des contenus médiatiques consommés, mais 38 % des revenus publicitaires, alors que l’Internet n’obtient que 5 % des revenus pour une consommation médiatique équivalente. À l’échelle mondiale, le financement publicitaire de l’Internet connaît néanmoins une croissance fulgurante, puisque de 2000 à 2006, les revenus ont presque triplé et le pourcentage du budget publicitaire total attribué à l’Internet est passé de 2,29 % à 5,8 % pour la même période (source: Le Journal du Net). Précisons que cette croissance d’effectue essentiellement aux dépends de la presse écrite.
Après l’éclatement de la bulle de l’Internet, dans les années 2000-2001, certains financiers ont craint que le Web 2.0 ne connaisse, après un effet de mode passager, une crise similaire. La disparité entre la valeur financière des entreprises de l’Internet et leur faible capacité de capitalisation est en partie la cause de cette crise sectorielle. La situation semble se répéter avec les médias sociaux. À titre d’exemple, Facebook affirmait valoir 15 milliards de dollars en 2007, alors qu’elle n’a généré que 125 millions de dollars de revenus. En 2009, Facebook a été estimé à 3,7 milliards en 2009, avec trois fois plus de membres inscrits. Après l’achat de YouTube, en 2005, Eric Schmidt, le président de Google, a reconnu avoir fait une offre trois fois supérieure à sa valeur estimée, convaincu que la vente de YouTube entraînerait une surenchère et qu’il fallait y mettre le prix. En contrepartie de la surenchère et de l’engouement dont ils font l’objet, les médias sociaux ne perçoivent qu’environ 5 % des revenus publicitaires générés sur l’Internet.
En résumé, l’Internet est un secteur particulièrement lucratif pour l’industrie des télécommunications. Le financement des sites Web par les revenus publicitaires et le commerce en ligne sont, en comparaison, marginaux. Les enjeux économiques de l’Internet semblent donc se rapporter à son infrastructure davantage qu’à ses contenus et les médias sociaux, fleurons du Web 2.0, paraissent artificiellement gonflés par l’effet de mode, alors qu’ils ne parviennent pas à capitaliser sur leur succès. Cela nous fait dire que la valeur économique actuelle de l’Internet, à l’image du téléphone, réside dans le transport de l’information et de la communication - le contenant - et non dans ses contenus, bien que l’édition de contenus audionumériques et la transmission de données conservent un grand potentiel commercial, en particulier avec la télévision IP, l’édition électronique et la radio sur le Web, qui remplacent graduellement les médias traditionnels.

Les enjeux politiques
En 2008, les Amis du Centre Simon Wiesenthal pour l’étude de l'Holocauste, un regroupement de citoyens, a dénoncé un site Web contenant des propos haineux envers le peuple juif auprès du fournisseur d’accès canadien qui l’hébergeait. Ce dernier a fermé le site qui contrevenait à sa politique d’utilisation de l’Internet.
Pour lutter contre le téléchargement illégal de contenus musicaux, la Recording Industry Association of America (RIAA) a poursuivi environ 35 000 personnes en justice depuis 2003. En 2009, suite à des frais judicaires trop élevés, elle renonce à poursuivre les pirates et s’en remet aux FAI, lesquels auront pour mandat d’avertir les usagers fautifs et de leur retirer leur accès au réseau Internet.
Le jugement des actes criminels ne repose donc plus, dans ces situations, sur la loi du pays où l’acte est commis, mais sur les règlements des fournisseurs d’accès et des hébergeurs impliqués, règlements qui s’inspirent, il est vrai, de la législation, mais qui possèdent leurs caractéristiques propres. Il en ressort qu’une telle délégation remet entre les mains d’organisations non élues et privées un pouvoir appartenant traditionnellement à l’État. Ajoutons qu’au-delà de la lutte contre la cybercriminalité, les FAI et les hébergeurs peuvent être des outils de censure efficaces. Les gouvernements, en faisant pression sur eux, sont en mesure d’éliminer certains contenus indésirables sur le Web. Par exemple, le gouvernement canadien est parvenu à faire fermer deux sites Web, en décembre 2009, par le FAI allemand Serverloft. Les sites en question parodiaient les engagements canadiens pris lors de la conférence de Copenhague. Ils ne violaient aucune loi et la demande gouvernementale ne reposait sur aucune décision judiciaire; cependant, ils mettaient le gouvernement dans l’embarras sur une question sujette à controverse.
Ces modes de contrôle du Web sont légaux, car ils concernent la liberté d’une entreprise d’offrir ou non un service à des individus. Néanmoins, les répercussions sur le plan de la liberté d’expression sont majeures, car l’Internet tendra, à l’avenir, à devenir le principal support des médias et de la communication, de même qu’il constitue un excellent outil de diffusion des idées, accessible tant aux mouvements sociaux qu’aux entreprises transnationales.
Les hébergeurs de sites Web et les médias sociaux sont en position d’imposer de sévères mesures de censure qui dépassent le cadre législatif des pays démocratiques en matière de liberté d’expression. Prenons par exemple la loi C-19, qui définit l’interdiction pénale de l’obscénité. Il y est écrit :
Aux fins de la présente loi, toute chose est obscène lorsqu’une de ses caractéristiques dominantes est l’exploitation indue de l’un ou l’autre ou de plusieurs des éléments suivants, à savoir le sexe, la violence, le crime, l’horreur ou la cruauté, au moyen de représentations dégradantes de l’homme ou de la femme ou de toute autre façon.
On constate que la définition laisse place à l’interprétation, mais les juges qui ont à trancher sur le sujet évaluent l’obscénité à l’aune de ce qu’ils considèrent comme le seuil de tolérance de l’ensemble de la société canadienne en la matière et selon des cas de jurisprudence. Cependant, les hébergeurs de sites Web et les plateformes des médias sociaux acceptent de diffuser des contenus dans la mesure où ils respectent leurs propres exigences en matière d’obscénité, données parmi l’ensemble de leurs règlements habituellement contenus dans la rubrique « Conditions d’utilisation ». Notons que ces exigences sont souvent définies de manière floue et subjective, comme c’est le cas pour MySpace. Sur cette plateforme, la nudité est interdite au même titre que la pornographie et la violence gratuite. Si les contenus obscènes sont, à juste titre, proscris, on peut se demander si l’interdiction édictée par MySpace de publier des contenus incitant à la bigoterie ou renfermant des thèmes de mauvais goût, sont pertinents.
Si des contenus sont signalés par un usager de l’Internet comme étant offensants, l’hébergeur peut décider de fermer le site où ils figurent. De telles décisions font en sorte que le seuil de tolérance envers les contenus potentiellement obscènes n’est pas consensuel, mais repose sur le jugement d’un usager, celui qui signale l’offense, et sur celui de l’employé ou du responsable du serveur d’hébergement qui déterminera s’il y a lieu ou non de bloquer le contenu offensant. Cela, en s’appuyant sur des critères vagues et appelant des jugements de valeurs. Ainsi, les décisions reposent sur un seuil de tolérance potentiellement plus faible que ce que tolèrerait, par exemple, la législation canadienne.
La liberté d’expression concerne uniquement les rapports entre l’individu, un organisme ou une entreprise et l’État; elle ne se rapporte donc pas aux relations entre les individus et les entreprises privées. Ainsi, selon leurs règlements propres, les hébergeurs et les plateformes des médias sociaux peuvent décider de bloquer, sous la pression de leurs membres, de simples visiteurs ou de gouvernements, des contenus politiques, des critiques subversives et des sujets qui font l’objet de controverse, lorsqu’ils reçoivent des plaintes de la part des usagers. D’une part, il est dans leur intérêt, d’un point de vue commercial, de ne pas se couper d’une partie de leur clientèle en laissant des contenus choquants circuler librement. D’autre part, certaines législations peuvent considérer ces entreprises comme les responsables des contenus qu’elles hébergent. En effet, les hébergeurs de sites Web gratuits et les plateformes des médias sociaux sont majoritairement financés par les publicités diffusées sur les pages de leurs usagers. Le fait qu’ils dégagent des bénéfices de leurs contenus les rend solidaires de ceux-ci. C’est ainsi qu’en 2007, le Tribunal de grande instance de Paris a condamné MySpace à verser des dommages et intérêts à un humoriste dont les sketches étaient diffusés illégalement sur sa plateforme par l’un de ses membres. Ces règlements ont été établis de manière à protéger juridiquement les hébergeurs et les plateformes des médias sociaux, cependant, en expulsant du Web les sujets sensibles, ceux-ci contribuent à renforcer le statu quo au sein de la société et à limiter la diversité des opinions.
Les moteurs de recherche ont eux aussi leur rôle à jouer dans la censure de certains contenus sur l’Internet. C’est le cas de Yahoo!, de MSN Spaces et de Googlequi bloquent, dans leur version chinoise, les résultats de certains mots clés jugés politiquement sensibles par Beijing. Google a cessé ce procédé en mars 2010. Le moteur de recherche Yahoo! a, quant à lui, contribué à l’arrestation de dissidents par le gouvernement chinois en divulguant les informations de connexion de certains de ses membres.
La censure chinoise n’est pas un cas unique de pression gouvernementale sur le contrôle des contenus. Ainsi, pour la seule période de juillet à décembre 2009, Google affirme avoir reçu 291 demandes de suppression de contenus de la part du Brésil (dont 156 par décision de la Court), 188 pour l’Allemagne (109 par décision de la Court), 142 pour l’Inde (1 par décision de la Court) et 123 pour les États-Unis (44 par décision de la Court). Le Canada est moins exigeant à ce chapitre, avec 42 demandes (2 par décision de la Court). Les demandes sont respectées dans 76,3 à 94,1 % des cas mentionnés ici.
Au-delà de ces formes évidentes de censure, les moteurs de recherche exercent un contrôle sur l’information véhiculée sur le Web. Précisons d’abord que les sites non référencés (ou, dans les cas de censure, simplement bloqués ou filtrés) par les moteurs de recherche ne sont généralement accessibles aux internautes qu’en tapant l’adresse du site; ils font alors partie, comme 70 à 75 % de l’ensemble des sites, du Web profond, et sont pour ainsi dire inaccessibles aux visiteurs qui ne les connaissent pas déjà par une autre source.
Google contrôle 68,6 % du marché des moteurs de recherche. En considérant que la richesse du Web réside dans ses contenus informatifs et que les moteurs de recherche sont les outils les plus performants et les plus exhaustifs pour extraire ces contenus, on constate que la richesse du Web souffre du quasi-monopole de Google, car, en exagérant à peine, ce qui n’existe pas pour Google, n’existe pas non plus pour les usagers du Web - et on parle ici des trois-quarts des pages qui y figurent. Les concurrents de Google n’offrent pas de réelle alternative à ce sujet, puisque leurs algorithmes de recherche sont similaires et que les résultats se recoupent d’un moteur à l’autre.
Le fait que des fournisseurs d’accès Internet, des moteurs de recherche et des hébergeurs de sites Web aient entre leurs mains la possibilité, d’une part, de limiter la circulation de l’information et des opinions sur l’Internet et, d’autre part, d’interdire l’accès à l’Internet pour certains citoyens appelle, selon nous, la mise sur pied d’organismes publics internationaux de surveillance et de réglementation de l’Internet. De plus, il faudrait légiférer pour faire de l’accès à l’Internet un droit universel, car dans notre société actuelle, il est indissociable de la liberté d’expression, du droit à l’information et du droit à la communication. En Finlande, l’accès à l’Internet à haut débit est un droit opposable depuis 2009. Cette décision devrait, selon nous, servir d’exemple auprès des autres États.
Que reste-t-il pour les mouvements sociaux et les citoyens ?
Pour certaines personnes, l’Internet est considéré comme un instrument démocratique au service du droit à la communication. Les médias sociaux offrent aux individus sans formation dans le domaine de l’informatique la possibilité d’éditer des contenus sur le Web. On constate cependant que cette possibilité ne donne pas pour autant de visibilité aux mouvements sociaux, aux citoyens, à leurs idées ou à leurs revendications. Cela, notamment, pour deux raisons importantes.
La première raison, c’est que la visibilité des contenus figurant sur le Web dépend de l’architecture des sites et des budgets des propriétaires de ces sites. Ainsi, pour apparaître dans les premières pages de résultats des moteurs de recherche, il faut qu’un site réponde dans sa structure à leurs méthodes d’indexation, soit leur façon de lire les pages Web pour en retirer les mots clés importants. S’il est à la portée de tout le monde de générer des contenus sur le Web, il est difficile d’organiser ces contenus de manière à rendre leur visibilité optimale. C’est l’affaire de spécialistes du Web, lesquels chargent des honoraires souvent proportionnels à l’amélioration de la visibilité du site. Il est également possible d’acheter des espaces publicitaires sur le Web, dont les coûts correspondent au nombre de visiteurs que ces espaces attirent sur le site publicisé, ou d’acheter des mots clés sur les moteurs de recherche, afin d’apparaître en tête des pages de résultats. Les organismes sans but lucratif et les groupes de citoyens n’ont généralement pas les moyens de s’offrir de tels procédés, contrairement aux entreprises. Sachant que le Web compte près de 207 millions de sites différents et 1000 milliards de pages Web, on comprend que la compétition est difficile sur le plan de la visibilité.
La seconde raison est que si les médias sociaux peuvent, du jour au lendemain, faire d’un inconnu une célébrité, grâce à l’effet de « buzz » entraîné par le partage de contenus entre les utilisateurs, on constate que les contenus qu’ils mettent sur le devant de la scène sont majoritairement une affaire de divertissement populaire. C’est le cas, par exemple, des cinq vidéos les plus vus sur YouTube en 2009 : le premier est la prestation d’une chanteuse, les second et troisième, des vidéos amateurs humoristiques, le quatrième est la bande-annonce d’un film hollywoodien et le cinquième est une publicité. Les 30 pages les plus populaires sur Facebook concernent des vedettes, des athlètes, des produits alimentaires, des émissions et des films grand public.

La gouvernance du Web
L’article L'ACTA, le traité secret qui doit réformer le droit d'auteur, publié le 25 janvier 2010 sur le site Le Monde.fr, fait état de négociations qui pourraient limiter les droits des citoyens en ce qui concerne l’Internet. Depuis 2007, un certain nombre d’États, une dizaine à l’époque, 39 aujourd’hui, parmi lesquels on retrouve le Canada, les États-Unis et l’Union européenne, œuvrent, en dehors de tout débat public et sans observateurs indépendants, à la création d’un traité international appelé l'Anti-counterfeiting Trade Agreement (ACTA). Ce traité viserait notamment à établir des normes internationales en matière de droits d’auteur. L’absence de transparence dans les négociations est critiquée tant par le Parlement européen que le Sénat américain. Selon certains documents de travail de la Commission européenne, publiés par Wikileaks et par la Quadrature du Net - dont l’authenticité est cependant niée par la Commission européenne, mais qui correspondrait à une fuite - les points de discussion concerneraient, entre autre, les deux points suivants : le premier est l'obligation pour les FAI de divulguer aux organismes lésés dans leurs droits d’auteurs l’identité des propriétaires d’adresses IP, lorsqu’ils sont impliqués dans le téléchargement illégal de contenus, sans mandat judiciaire. Le deuxième est la possibilité, pour les douaniers, de confisquer le matériel électronique contenant des fichiers téléchargés illégalement. Si, au regard de leur provenance, ces documents sont sujets à caution, les tractations concernant l’ACTA sont bien réelles et inquiétantes, dans la mesure où les décisions qui y seront prises auront un impact sur les usagers de l’Internet sans qu’il y ait eu de consultation ni de débat publics.
Dans un article publié sur son site officiel, Danger international pour la liberté d’expression sur Internet, datant du 25 janvier 2010, Reporter Sans Frontière déplore l’opacité des négociations de l’ACTA qui, selon l’organisme, pourrait menacer la liberté d’expression sur l’Internet. À cet effet, il demande des explications aux gouvernements impliqués, concernant la mise en place de filtres automatiques hors de toute décision judiciaire, l’interdiction pour certains contrevenants d’accéder à l’Internet et l’interdiction de contourner des procédés de filtrage ou de blocage imposés sur l’Internet, ce qui constitue, selon lui, un obstacle légal pour les citoyens qui tentent de contourner les mesures de censure dans des pays comme l’Iran et la Chine.
Reporter Sans Frontière soulève un point inquiétant en mentionnant que l’industrie américaine a eu accès aux documents de travail, contrairement au Parlement européen, dans la mesure où elle s’engage à ne divulguer aucune information. Un tel privilège, accordé à des acteurs privés, alors qu’ils sont refusés à une institution dont les membres sont élus, est, en première analyse, révélateur de la centralité du secteur économique dans ce dossier, aux dépends des droits et libertés des citoyens.
L’opacité des négociations de l’ACTA est, dans une certaine mesure, à mettre parallèle avec la gouvernance de l’Internet. Bien que le réseau des réseaux soit un support mondial d’information et de communication sur lequel naviguent environ 1,5 milliard de personnes, on constate que les décisions qui le concernent sont prises par un nombre limité de personnes, concentré pour l’essentiel aux États-Unis, sont lieu de naissance.
Sur le plan de la gouvernance de l’Internet, il y a tout d’abord lInternet Corporation for Assigned Names and Numbers (ICANN), qui est responsable de l’attribution des adresses IP et des noms de domaines. Il s’agit d’une organisation internationale qui était liée, de sa création, en 1998, jusqu’en septembre 2009, au Département américain du Commerce. Son statut est sujet à controverse, car certains pays l’accusent de demeurer sous l’influence du gouvernement américain. Un certain nombre de pays voudrait que l’ICANN devienne un organisme affilié à l’ONU, alors que certaines ONG suggèrent qu’elle adopte la forme d’une coopérative.
Ensuite, il y a l’Internet Engineering Task Force (IETF), un groupe informel qui élabore les standards sur lesquels repose l’Internet. Il est ouvert à tout le monde, sans nécessiter d’adhésion et se répartit en plusieurs groupes de travail. L’IETF est coordonné par l'Internet Engineering Steering Group (IESG). L’architecture de l’Internet et son développement à long terme sont assurés par un comité de l’IETF, l’Internet Architecture Board (IAB). L’Internet Engineering Task Force gère les « request for comments » (RFC), des documents décrivant les éléments techniques de l’Internet. Les RFC sont issus d’initiatives provenant d’experts techniques et sont discutés et approuvés ou non par l’ensemble des usagers de l’Internet. Certains RFC deviennent des standards de l’Internet. L’IETF, l’IESG et l’IAB relèvent de l’Internet Society (ISOC), une association américaine créée en 1992, qui regroupe aujourd’hui 20 000 membres issus de 170 pays. Cette association est vouée à la promotion et à la coordination du développement de l’Internet. Au-delà de son fonctionnement démocratique, on retient que seuls les professionnels de l’informatique sont en mesure de réellement s’impliquer dans le développement de ces standards, bien qu’ils aient un impact sur l’ensemble des usagers de l’Internet.
Enfin, il y a le World Wide Web Consortium (WC3), créé en 1994 par Tim Berners-Lee, l’un des principaux fondateurs du Web. Il s’agit d’un organisme chargé de standardiser les technologies à la base du Web. Sa gestion est assumée par le European Research Consortium for Informatics and Mathematics, le Massachusetts Institute of Technologyl'Institut national de recherche en informatique et en automatique et l'Université KeioLe HTTP, le XML et le URL sont des standards établis par le WC3.
Ces organisations portent en elles certains vestiges des premiers développements de l’Internet, à une époque, dans les années 60 à 90, où il était un moyen d’échanger de l’information entre divers centres de recherche et d’où les intérêts commerciaux étaient absents. Les usagers étaient également les concepteurs de l’Internet, ainsi, les enjeux étaient purement fonctionnels et pratiques, non pas économiques ni politiques, bien que des enjeux idéologiques et militaires aient été à la source de l’ARPANET, l’ancêtre de l’Internet. Dans un tel contexte, les groupes de travail ne nécessitaient pas de hiérarchie formelle et les décisions étaient prises de manière consensuelle, puisque l’on élaborait un projet collectif. Cependant les organisations que nous venons de présenter, bien qu’elles reposent sur une structure décisionnelle interne démocratique, ne correspondent plus à ce que l’Internet est devenu depuis les 15 dernières années. C’est-à-dire que les enjeux sociaux, politiques, économiques et culturels actuels liés à l’Internet sont trop importants pour que sa gestion et sa réglementation s’appuient sur des professionnels de l’informatique et sur des organisations qui échappent au contrôle des citoyens et aux concertations publiques.
À cet égard, l'Union internationale des télécommunications (UIT) a créé, en 2003, le Sommet mondial sur la société de l'information (SMSI), où des représentants des gouvernements, des entreprises et de la société civile recherchent des solutions pour lutter contre l'inégalité de l'accès à l'information à l’aide des nouvelles technologies de l’information et de la communication (les NTIC), dont l'Internet est le plus utilisé. Lors du second sommet à Tunis, en 2005, la résolution a été prise de créer un Forum sur la gouvernance de l'Internet, qui a eu lieu à Athènes, en 2006. Une telle initiative rend compte du potentiel que possède l’Internet en tant qu’instrument de développement socioéconomique, d’éducation, de promotion de la diversité culturelle, de multilinguisme et de démocratisation. Notons que le Sommet survient dans un contexte de fracture numérique. En effet, il existe un net déséquilibre entre l’accès à l’Internet en Occident et dans les pays en voie de développement. Si l’Internet connaît, en 2009, un taux de pénétration de 76,2 % en Amérique du Nord, celui de l’Afrique est inférieur à 9 % et ce, même après une croissance de 1800 % depuis l’an 2000, comparativement à 140 % pour les Nord-américains.

Enjeux pour les consommateurs
Avec un taux de pénétration des foyers canadiens de 67,1 % en 2008, l’Internet est aujourd’hui un service incontournable. Au regard de la concentration des FAI, il devient important, pour les consommateurs, de surveiller la réglementation et l’évolution du marché, de sorte que l’Internet demeure un service accessible à un coût raisonnable pour l’ensemble de la population.
Présentement, plusieurs manœuvres de la part du gouvernement et des FAI sont en cours, qui modifient les règles du jeu au mépris des consommateurs.
Tout d’abord, on retrouve la modulation du trafic Internet, qui consiste, pour les FAI, à ralentir le réseau à certaines heures, afin d’éviter qu’il soit surchargé. Pour les consommateurs, attirés par la rapidité des connexions vantée par les FAI, la modulation du trafic Internet revient à payer un prix trop élevé, en considération du fait qu’ils reçoivent un service inférieur à celui qu’ils ont commandé. Les entreprises Bell, Rogers et Shaw emploient toutes trois cette méthode, qu’elles légitiment de deux façons. D’une part, elles prétendent qu’elles ne pénalisent que les usagers qui s’adonnent au partage en pair-à-pair de contenus piratés. D’autre part, elles affirment que cette méthode permet un partage plus équitable des réseaux en évitant que des usagers n’abusent du téléchargement et n’alourdissent l’ensemble des réseaux de l’Internet au mépris des usagers qui sont moins gourmands en bande passante.
Ensuite, on retrouve les limites de téléchargement. Les FAI ont ainsi progressivement changé les forfaits Internet illimités, afin de les remplacer par des services ayant des limites de téléchargement fixes, de manière à pouvoir facturer la bande passante excédentaire consommée à la pièce.
Enfin, les principaux FAI louent leurs lignes hautes-vitesse aux petits FAI. Leur position dominante sur le marché leur permet de charger aux petites entreprises des prix élevés, de façon à limiter leur compétitivité. Dans l’article Le Canada, un pays du tiers monde, l’auteurLyes Arfas explique qu’en 2008, le CRTC a tenté de contraindre Bell, Télus et Rogers de baisser leurs tarifs pour permettre aux petits FAI d’offrir des services compétitifs à leurs clients. Pour le CRTC, il s’agissait de protéger la qualité et l’accessibilité de l’Internet à haut débit, alors que Bell, Télus et Rogers se défendaient en affirmant que ces tarifs visaient à récupérer une part de leurs investissements liés aux infrastructures. La décision du CRTC a été renversée par le gouvernement fédéral en 2009. Selon Lyes Arfas, l’intervention du fédéral contribue à renforcer la situation de quasi-monopole des grands fournisseurs de services Internet haute vitesse, ce qui se traduit, pour les consommateurs, par des tarifs plus élevés et par un ralentissement des innovations technologiques, puisque les compagnies seront en mesure de retarder la mise en marché de nouveaux services, de manière à mieux rentabiliser les anciens. Qui plus est, cette configuration du marché permet au gouvernement de mieux contrôler l’Internet en limitant le nombre d’acteurs auprès desquels intervenir.

Ce qu'il faut savoir à propos du WEB: première partie

Ce qu'il faut savoir à propos du WEB

Introduction
Cette section a pour but de décrire le développement actuel de l'Internet et son impact sur notre société à travers une série d’enjeux qu’il représente. Au regard de la convergence technique qui rapproche les télécommunications et les médias d’information et de divertissement au point de leur permettre de voyager sous une même forme, numérique, et sur un même support, l’Internet, nous avons choisi de nous concentrer sur ce réseau des réseaux, bénéficiaire de l’ensemble des avancées technologiques en matière d’informatique et d’électronique.
Cette section est divisée en trois parties:
Dans la première partie, nous décrirons l’Internet d’un point de vue technique, tel qu’il se dessine aujourd’hui, avec l’avènement récent du Web 2.0, et tel qu’il pourrait se présenter dans un avenir proche, selon les recherches dont le Web et l’Internet font l’objet.
Dans la seconde partie, nous décrirons les enjeux actuels de l’Internet, sur les plans économique, social et politique.
Enfin, dans la troisième partie, nous tenterons d’établir quelques perspectives concernant l’Internet, sur un axe allant du potentiel démocratique vers un instrument de contrôle social.


Première partie: contexte actuel et développements des technologies médiatiques

L’infrastructure de l’Internet
Lorsqu’il s’agit d’appréhender le phénomène de l’Internet, nous devons distinguer l’infrastructure de ses contenus.
Voyons d’abord l’infrastructure de l’Internet. L’Internet est surnommé le « réseau des réseaux », car il est constitué d’une multitude de réseaux interconnectés. À l’échelle globale, on retrouve le « backbone » - son squelette - qui est un réseau de fibre optique reliant entre eux les villes, les pays et les continents. Le « backbone » est le réseau ayant le plus dense débit binaire (la bande-passante).
Aux niveaux local et national, on retrouve les opérateurs, qui élaborent leurs propres réseaux reliés à l’Internet. Parmi eux figurent les fournisseurs d’accès à l’Internet (FAI). Leur taille et leur répartition dépendent de la place qu’ils occupent sur le marché, suivant un mouvement de concentration. À cet effet, les principaux FAI nationaux desservaient la moitié des abonnés canadiens en 1997. En 2003, les principaux FAI, issus de la câblodistribution et des télécommunications, soit Bell, Rogers, Shaw, Telus et Vidéotron, occupaient près des deux-tiers du marché, dont le quart pour la seule compagnie Bell (source: Industrie Canada). Les FAI servent d’intermédiaires entre les usagers et l’ensemble des réseaux de l’Internet.
À cet ensemble de réseaux, il faut ajouter les serveurs, qui sont constitués d’ordinateurs et de logiciels. Les serveurs se répartissent sur l’échelle de la planète et permettent d’entreposer l’ensemble de l’information disponible sur l’Internet, que ce soit les sites Web, les courriels, les bases de données, etc. L’ensemble de l’infrastructure que nous venons de décrire se dresse en intermédiaire entre les usagers. Cependant, lorsque les usagers partagent des contenus entre eux, selon le principe du pair-à-pair, l’information ne transite pas par un serveur, mais passe directement d’un usager à un autre, leurs ordinateurs respectifs tenant lieu de serveurs.
Les FAI offrent différentes technologies pour permettre aux usagers de circuler sur l’Internet. Elles répondent à différentes contraintes techniques et à divers besoins de la part des usagers. Si ces technologies convergent toutes aujourd’hui vers l’Internet, elles provenaient auparavant de secteurs des communications distincts. Pour la connexion sans-fil, on retrouve le satellite, l’accès haut-débit par ondes hertziennes (par exemple, le WiMAX et le Wi-Fi) et la téléphonie sans-fil. Pour la connexion par fil, on retrouve les réseaux téléphoniques et les réseaux de câblodistribution. Les compagnies sont actuellement en train de moderniser leurs infrastructures, afin de permettre un débit binaire plus important et une vitesse de transmission plus rapide. Ainsi, les réseaux téléphoniques et les réseaux de câblodistribution passent progressivement à la fibre optique, en remplacement des fils de cuivre pour le téléphone et des câbles coaxiaux pour la câblodistribution. Présentement, seuls les principaux axes des réseaux et certaines villes sont équipés de fibre optique, car son implantation est coûteuse. Pour donner une idée, l’acheminement de la fibre optique chez l’abonné coûtait 1500 $ par foyer parisien, en 2008. Ainsi, les services offerts par les fournisseurs d’accès dans les zones moins densément peuplées sont plus lents, car le raccordement qui se fait chez l’abonné est constitué de câbles coaxiaux ou de fils de cuivre de moindre efficacité. Dans ces zones, la connexion par satellite est à privilégier.
Aujourd’hui, la “FTTH” ou “Fiber To The Home”, qui désigne le réseau de fibre optique à domicile, est disponible dans les grands centres urbains aux États-Unis, au Canada, en Australie et dans certains pays d’Europe et d’Asie du Sud-Est. Cette implantation permettra, lorsqu’elle sera généralisée, une convergence complète de la téléphonie, de la télévision (par le biais de la télévision IP) et de l’Internet sur un support unique, la fibre optique. En attendant, des solutions intermédiaires ont été établies, telles l’ADSL, qui permet la transmission simultanée d’une conversation téléphonique et de données numériques en employant deux bandes de fréquence différentes disponibles sur les fils de cuivre qui relient l’abonné au réseau téléphonique.
L’amélioration de la résolution des téléviseurs, avec les technologies ACL, plasma et LED, permet de faire de ceux-ci des périphériques intéressants pour la navigation sur le Web. On estime que 80 à 90 % des téléviseurs commercialisés par Sony en 2010 pourront être branchés sur l’Internet. On revient à ce que les initiatives issues des câblodistributeurs, pensons notamment à Vidéoway, offraient dans les années 90. Cependant, les contenus disponibles aujourd’hui par la télévision IP ne sont pas limités aux services offerts par le câblodistributeur, puisqu’il devient possible de consulter l’ensemble des contenus disponibles sur le Web. De plus, l’interactivité devient réelle, alors que dans les années 1990, les services tels que Vidéoway n’offraient essentiellement que des choix prédéterminés et limités, gérés par informatique, sous couvert d’interactivité.
Présentement, du point de vue de la modernisation des réseaux, les fournisseurs d’accès Internet canadiens, pensons notamment à Vidéotron et à Bell, se retrouvent face à un dilemme. D’une part, la généralisation de la FTTH est nécessaire pour répondre à la demande du marché pour l’acheminement rapide de contenus numériques toujours plus lourds. Dans ce cadre, les entreprises ne peuvent laisser un tel marché à la concurrence. D’autre part, les investissements nécessaires sont si importants que les fournisseurs d’accès à Internet tentent de reporter à plus tard la généralisation de la FTTH en offrant des solutions temporaires.
Parmi ces solutions, outre l’ADSL, on retrouve le développement de techniques de compression des données numériques toujours plus performantes, en particulier pour les contenus vidéo, qui sont les fichiers les plus volumineux. Les algorithmes de compression s’appellent des « codecs ». Parmi les plus connus, on retrouve le MPEG et le DivX, pour les vidéos, et le MP3 pour la musique. On distingue les modes de compression des fichiers numériques selon qu’ils sont ou non destructifs, c’est-à-dire selon qu’ils dégradent ou non la qualité du fichier. Une autre solution consiste à alléger les réseaux de l’Internet en imposant des limites de téléchargement mensuelles aux usagers. Une fois le quota dépassé, l’information excédante est facturée en sus. La dernière solution est la modulation du trafic Internet. Il s’agit de ralentir volontairement le réseau en-dehors des heures de bureau, de façon à ne pas nuire à l’usage professionnel de l’Internet.
Le rôle de l’Internet consiste essentiellement à véhiculer des contenus, de l’information. Si, dans les premiers temps, les contenus véhiculés sur Internet prenaient une forme écrite, leur nature est aujourd’hui multiple. Nous parlons de l’Internet comme du réseau des réseaux, mais nous pourrions tout aussi bien dire qu’il s’agit du média des médias. En effet, s’il faut entendre par média tout moyen de communication transmettant des messages, nous remarquons que l’Internet est porteur de contenus médiatisés de tous les types, pour peu que ces contenus soient traduits dans le langage binaire, donc qu’ils soient numériques. Ainsi, les images fixes ou en mouvement, les sons, les écritures et même les odeurs peuvent être transmis sur l’Internet (notons cependant que les diffuseurs et les numériseurs d’odeurs en sont encore au stade du prototype).
Cette multitude d’informations nécessite des logiciels pour être fabriquée, diffusée, filtrée et lue. Si la modernisation des réseaux a permis une accélération de la vitesse de transmission des contenus et un débit accru, les logiciels et les interfaces ont, quant à eux, évolué vers la convivialité et permettent plus aisément les interactions sociales, comme sur Facebook, et le travail collaboratif, à l’image de Wikipédia. C’est essentiellement ce qui caractérise le Web 2.0.
Le Web 2.0
Bien qu’un grand nombre de personnes tende à amalgamer le Web et l’Internet, l’un et l’autre sont distincts. Le World Wide Web est une des applications qui figurent sur l’Internet, au même titre que la messagerie instantanée et le courrier électronique. Cette application permet de consulter des pages de contenus sur des sites à l’aide d’un logiciel de navigation et repose sur la structure de l’hypertexte, c’est-à-dire un système d’organisation de l’information dans lequel des textes sont reliés entre eux par des nœuds appelés « hyperliens ». Avec l’avènement des documents non textuels comme les photographies, les vidéos et la musique, on parle aussi d’hypermédias. Le Web a popularisé l’Internet en rendant la consultation de ses contenus plus accessible au grand public. C’est à partir de la seconde moitié des années 1990 qu’il connaît un réel essor.
Pour rendre compte de l’évolution du Web depuis le début des années 2000, certains spécialistes de l’Internet emploient le concept de Web 2.0. Le terme ne fait pas l’unanimité dans le milieu. Certains le considèrent comme un terme de marketing. D’autres le voient comme une tentative arbitraire de fixer une série d’évolutions graduelles dont certaines étaient présentes dès le début du Web. Enfin, certains appuient le concept de Web 2.0 qui, selon eux, rend compte d’un changement de paradigme. Aujourd’hui encore, sa définition demeure floue. Cependant, le terme a le mérite de fédérer un ensemble de pratiques sous une seule bannière et d’offrir un état des lieux du Web actuel.
Le concept Web 2.0 est apparu en 2003, à la suite d’une concertation entre O’Reilly Media, MediaLive et le journaliste John Battelle, dans le but de créer une conférence sur les nouveaux développements du Web. L’article What is Web 2.0 ?, de Tim O’Reilly (2005), rend compte de cette concertation et circonscrit le phénomène.
Selon O’Reilly, les entreprises œuvrant dans le secteur de l’Internet qui ont survécu à l’effondrement de la « bulle Internet », en 2000-2001, possédaient un certain nombre de points en communs, qui constituent en quelque sorte l’essence du Web 2.0. Dans What is Web 2.0 ?, premier texte à rendre compte explicitement du phénomène, O’Reilly énonce sept caractéristiques du Web 2.0, qu’il oppose à ce qu’il appelle le Web 1.0, soit le modèle de développement du Web des années 1990.
En gros, le phénomène repose principalement sur les usagers du Web. Les interfaces qui leur sont proposés doivent être souples. Les entreprises doivent tabler sur les services plutôt que sur la vente de logiciels et s’intéresser autant à la périphérie du marché qu’à son centre, en suivant le principe de la longue traîne (nous y reviendrons). Elles doivent s’appuyer sur l’intelligence collective des usagers et considérer ceux-ci comme des co-développeurs, car c’est leur participation qui enrichit les services offerts sur le Web.
O’Reilly oppose la rigidité des premiers sites Web, qui étaient mis à jour peu fréquemment par leurs créateurs, à la souplesse et à la convivialité des sites et des applications du Web 2.0, fréquemment transformés et enrichis par les usagers de ces sites. Ensuite, il oppose la vision d’un Web reposant sur la publication issue des annonceurs et la passivité des consommateurs, à la vision d’un Web axé sur la participation active des usagers aux contenus. Enfin, il oppose la place centrale occupée par les logiciels de navigation, pensons à Netscape, à l’importance des services provenant des plateformes Web, parmi lesquels se trouve Google. Sur ce plan, notons que dans les années 1990, des compagnies de développement de logiciels comme Microsoft ont tenté de cloisonner le Web en imposant leur standard, afin de dominer le marché. De nombreuses guerres de standards ont parsemé l’histoire des médias ; notons cependant que l’interconnexion des réseaux de l’Internet et la multitude des usagers, des services et des contenus offerts sur le Web, interdisaient à moyen terme une telle guerre, sous peine de transformer la navigation en casse-tête insoluble.
Le Web 2.0 implique la participation des usagers sur de nombreux plans. Premièrement, sur le plan de la création individuelle de contenus (les blogs, par exemple) ou collective (pensons à Wikipédia), ou encore les possibilités de réponses, de critiques et de commentaires de l’ensemble des sites de type Web 2.0. Deuxièmement, sur le plan du référencement, avec le principe de la folksonomie (soit le classement des contenus sur le Web à l’aide de mots clés, basée sur la collaboration des usagers), et du partage de contenus, avec l’échange pair-à-pair ou les sites comme Flickr, You Tube et MySpace. Troisièmement, sur le plan de la sociabilité, avec les réseaux sociaux tels que Facebook et Twitter. D’un point de vue technique, les points à retenir sont les applications et interfaces Web qui permettent aux usagers d’interagir entre eux ou avec le contenu des pages Web.
Nous élaborerons davantage le phénomène du Web 2.0 lorsqu’il sera question des enjeux liés à l’Internet, mais auparavant, nous aimerions décrire les évolutions prévues du Web pour les années à venir.
Les futurs du Web
Contrairement à l’expression Web 2.0, qui désignait une évolution du Web en cours, le concept de Web 3.0, qui ne fait pas non plus l’unanimité auprès des spécialistes de l’Internet, désigne l’avenir du Web et rend compte de plusieurs avenues possibles sur lesquelles des chercheurs travaillent déjà actuellement. Il faut garder en tête que seule une évolution suffisamment importante du Web pour entraîner un changement de paradigme peut être désignée sous le nom de Web 3.0 et que le terme, tout comme celui de Web 2.0, est flou, sujet à débat et est tout autant un terme de marketing qu’un terme désignant une réalité technique.
Le Web 3.0 rend compte de sept développements en cours ou à venir : le Web sémantique, le Web ubiquitaire, le Web symbiotique, l’Internet des objets, le Web 3D, le Web OS et le Web Squared.
Il ne suffit pas que le Web offre des contenus, il faut également que ces contenus soient organisés entre eux, qu’ils puissent être récupérés et lus par des usagers ou par des machines. Les moteurs de recherche actuels, tels que Google, recherchent des mots-clés à travers les textes des pages Web. Ces textes sont en langage naturel, c’est-à-dire dans des langues courantes comme le Français. Le Web sémantique repose plutôt sur un langage formel, un métalangage, qui attribue une signification aux données qui figurent sur le Web, ce qui permet aux logiciels et aux machines d’interpréter les contenus. Le Web sémantique vise donc à rendre le Web intelligent par le biais de métadonnées d’ordre contextuel et pourrait permettre aux machines de communiquer entre elles en-dehors d’une intervention humaine.
Le Web ubiquitaire et le Web symbiotique rendent compte de la présence croissante de l’Internet dans notre société. Si, dans les premières années du Web, les usagers dépendaient d’une connexion et d’un poste fixes, ils peuvent aujourd’hui accéder à l’Internet de pratiquement partout, par le biais de postes mobiles et sans-fil. Dans les années à venir, l’environnement physique et le cyberespace tendront donc à se confondre, à entrer en symbiose. Une autre dimension du Web ubiquitaire repose sur le principe de la communication entre les objets dans l’environnement. Des technologies permettent déjà ce type de communication, tels le GPS, la radio-identification ou RFID (basée sur des puces transmettant de l’information à distance) et les relevés biométriques. Le transport des informations fournies par ces objets sur le Web amène une multitude d’usages.
Cela nous conduit à l’Internet des objets. Ce développement de l’Internet déborde le Web et repose sur la convergence du Web sémantique et de l’ubiquité des réseaux et de l’accès aux réseaux. L’expression fait référence à la possibilité, pour les objets, de communiquer entre eux de manière autonome. Voici deux applications concrètes de ce type de technologie. La première application est alimentaire. Une puce RFID intégrée à l’emballage d’un aliment vendu en magasin sait que son contenu sera périmé dans deux jours. Sans consultation ni intervention humaine, le produit se met de lui-même en solde pour une vente rapide. La deuxième application est vestimentaire. Dans le même magasin, un code-barres figure sur l’étiquette d’un vêtement. Un client désireux de mieux connaître le produit photographie le code-barres avec son cellulaire. Un système intelligent interprète le code sur l’image, qui lui révèle l’identité de l’objet, puis le cellulaire récupère sur le Web une série d’informations sur le produit.
Le Web 3D réfère à la transformation en trois dimensions de l’environnement du Web. Cela offre aux internautes la possibilité d’évoluer dans un environnement virtuel réaliste. Outre les jeux de rôle qui gagneront en complexité, du point de vue des interactions entre les joueurs, le Web 3D offre l’opportunité aux commerçants de faire connaître plus en détails leurs produits.
Le Web OS s’appuie sur le développement d’un système d’exploitation figurant directement sur le Web, plutôt que sous forme logicielle, comme c’est le cas avec Windows. Il s’agit d’un bureau en ligne que l’usager personnalise selon ses besoins. Le Web OS permet d’émanciper l’internaute vis-à-vis de l’ordinateur.
Enfin, le Web Squared, ou Web au carré, ne fait pas partie du Web 3.0, mais désigne l’étape intermédiaire qui sépare le Web 2.0 du futur Web. Le Web Squared s’applique aux développements qui vont dans le sens d’un rapprochement entre le Web et la réalité et une émancipation du Web par rapport à l’ordinateur comme point d’accès aux réseaux.